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Parmi les conséquences de la mondialisation et de l’accroissement des échanges internationaux de marchandises, l’arrivée d’espèces exotiques envahissantes a de quoi inquiéter.

L’invasion

 Crédit wikipédia

Parmi les conséquences de la mondialisation et de l’accroissement des échanges internationaux de marchandises, l’arrivée d’espèces exotiques envahissantes a de quoi inquiéter. En France, on a ainsi vu arriver récemment la punaise diabolique, le frelon asiatique et l’écureuil de Corée, et aussi les Plathelminthes terrestres tels que Platydemus manokwari (depuis la Nouvelle-Guinée) ou Obama nungara (depuis l’Amérique du Sud). Quels sont les principaux dangers de ces espèces invasives ?

Stéphane Gayet : L’histoire naturelle du monde est lente, extrêmement lente même.
Selon la théorie évolutionniste de Charles Darwin, immense génie, tout s’est fait avec une lenteur infinie. Et puis Homo sapiens est arrivé, fruit du dernier avatar de la lignée des Hominidés. Homo sapiens avec son gros cerveau et ses prodigieuses facultés psychiques émergentes. Grâce à sa supériorité intellectuelle écrasante, il a conquis le monde et dominé les animaux. Surtout, il a produit une formidable accélération du temps. Homo sapiens par sa science et sa technique a révolutionné la terre. Il bouscule tout, détruit beaucoup, consomme énormément et pollue d’abondance. Par le moyen des transports maritimes et aériens, Homo sapiens déplace des espèces animales et végétales prodigieusement plus vite que la nature ne l’aurait fait spontanément. L’évolution n’a plus le temps de se faire, tout est précipité par la puissance et la frénésie de l’homme industriel.
Au cours de l’évolution naturelle du monde, on peut admettre que les différents changements qui se sont produits ont toujours plus ou moins tendu à un état d’équilibre. La nature est naturellement organisée ; en particulier, chaque espèce vivante a son ou ses prédateurs, de telle sorte que l’équilibre perdure et même se pérennise. Mais l’homme est un grand perturbateur : il crée du désordre, en quelque sorte de l’entropie. Quand nous déplaçons une espèce X d’un continent A à un continent B, nous ne déplaçons avec X ni ses prédateurs Y, ni ses proies Z. Par ailleurs, le continent B possède forcément des proies potentielles pour X contre lequel elles ne sont pas armées. Cette transplantation d’une espèce d’un continent à un autre perturbe donc violemment l’équilibre biologique naturel.
Halyomorpha halys encore appelée punaise diabolique est originaire d’Asie, où elle est considérée comme un ravageur important des cultures fruitières et maraîchères. Elle a été introduite aux USA sans doute avant 1998, puis en Suisse en 2007. En Europe, elle est restée discrète pendant quelques années, mais depuis 2012 elle semble étendre son aire de répartition. Elle ne commet pas encore de dégâts en Europe, mais une analyse du risque phytosanitaire (ANSES, 2014) a conclu qu’il s’agissait d’un insecte qui potentiellement pouvait infliger de lourdes pertes à de nombreuses productions agricoles parmi les plus importantes pour la France (arboriculture, viticulture, maraichage etc.). Le risque pour la santé humaine et celle des animaux domestiques est limité, bien que des cas d’allergie aient été signalés aux Etats-Unis d’Amérique. Toutefois, les désagréments causés par des milliers de punaises dans les maisons à l’automne seront importants.
Vespa velutina nigrithorax encore appelé frelon asiatique ou frelon à pattes jaunes est une espèce invasive prédatrice, arrivée en France dans les années 2004 en provenance de Chine. Depuis, il colonise la France et toute l’Europe ; son expansion est rapide. Son régime alimentaire est très diversifié, constitué essentiellement d’insectes dont de nombreux pollinisateurs. Ce frelon désole les apiculteurs qui le surnomment “dévoreur d’abeilles”, car il est connu pour effectuer des vols stationnaires en groupe à l’entrée des ruches et dévorer les abeilles butineuses qui sont de retour. C’est pour cela que cet hyménoptère suscite beaucoup d’inquiétude en matière de biodiversité et d’apiculture, même si sa prédation exercée sur les ruchers reste globalement un problème de moindre importance que les autres facteurs causant des pertes de colonies d’abeilles. Toujours est-il que ce prédateur constitue une réelle menace sur l’entomofaune.
Tamias sibiricus encore appelé tamia de Sibérie ou “écureuil de Corée” est un petit écureuil d’Asie facilement reconnaissable avec ses cinq raies de poils foncés sur son dos brun-gris. Il a été pendant des années commercialisé dans les animaleries sous le nom d’écureuil de Corée, son pays d’origine ; il a fait l’objet de nombreuses libérations dans la nature dès la fin des années 1960. Peu craintif, il peut se rapprocher des habitations. Il se nourrit de fruits d’arbres. La principale conséquence de sa présence en France concerne la santé humaine. Car ce rongeur exotique est un réservoir des bactéries responsables de la borréliose de Lyme, maladie inoculée à l’homme par la morsure (piqûre) de la tique Ixodes ricinus. Le tamia peut héberger trois espèces différentes de borrélia pathogène : Borrelia afzelli, Borrelia burgdorferi sensu stricto et Borrelia garinii. Des travaux ont montré que 35 à 75% des tamias étaient infectés par ces agents pathogènes, ce qui est beaucoup et fort préoccupant.
Que sont les plathelminthes terrestres ?
Les plathelminthes sont des vers plats. Avant d’aborder les plathelminthes terrestres, il faut évoquer rapidement les plathelminthes parasites de l’homme. On trouve dans ce groupe Fasciola hepatica, la grande douve du foie ; Dicrocoelium dendriticum, la petite douve du foie ; Taenia sagitana, encore appelé ver solitaire de l’intestin ; Schistosoma mansoni, l’agent de la bilharziose ou schistosomiase.
Les plathelminthes terrestres sont tous des prédateurs ou des nécrophages qui se nourrissent d’animaux variés de la faune du sol ou de ses cadavres. Il existe depuis longtemps des plathelminthes terrestres en Europe, y compris en France. Mais ce sont des animaux discrets et petits (1 à 2 centimètres de long, 1 mm de large). Ces espèces locales indigènes mangent des petits invertébrés du sol et passent totalement inaperçues.
Depuis 2013, plusieurs espèces invasives et importées de plathelminthes terrestres sont signalées en France. Certaines sont probablement présentes depuis quelques années, mais n’ont commencé à être répertoriées que depuis 2013. Elles se distinguent de nos espèces locales indigènes par leur grande taille (3 à 5 centimètres et jusqu’à 20 et même 40 centimètres de long pour une espèce) et leur prolifération souvent impressionnante. Les plathelminthes terrestres invasifs, en perturbant la biodiversité des animaux du sol, mettent en péril nos sols – en particulier en diminuant les populations de vers de terre. Mais certaines espèces ont également un impact sur les productions agricoles en raison de leur tendance à envahir les fruits et légumes (à la recherche de proies), les rendant peu appétissants pour le moins.
Voici comment les reconnaître : ils sont plats, leur corps est lisse (sans anneaux, ni pattes ni antennes), mou (sans aucune partie dure) et gluant ; ils se déplacent en laissant derrière eux une traînée de mucus, comme les escargots et limaces. Ils sont surtout originaires de l’hémisphère sud (Australie, Nouvelle-Zélande, Amérique du Sud) ainsi que de l’Asie, principalement du Sud-Est.
Platydemus manokwari encore appelé plathelminthe invasif de Nouvelle-Guinée est une espèce extrêmement invasive. C’est un ver très plat, allongé, qui mesure environ 5 centimètres de long et 5 mm de large. Son dos est sombre, de couleur marron ou olive noire, avec une tête fine et une bande centrale claire au milieu du dos. Son ventre est plus clair. Il possède deux petits yeux noirs visibles à la loupe. Ce ver plat terrestre est considéré comme l’une des 100 espèces invasives les plus néfastes au monde. Il se nourrit en priorité d’escargots, ainsi que d’autres animaux dont les vers de terre. Il faut rappeler que les vers de terre sont indispensables à la bonne santé du sol. Ce plathelminthe terrestre invasif représente de ce fait un important danger pour l’équilibre biologique des sols. L’importation de plantes exotiques représente un risque majeur. La présence de ce ver doit être signalée – comme celle de la plupart des espèces invasives d’importation – à l’aide d’un formulaire disponible sur internet.
Obama nungara encore appelé plathelminthe marron plat est une autre espèce invasive qui se reproduit très rapidement. On considère qu’il vient d’Amérique du Sud, car il pullule dans la forêt amazonienne. Il mesure 4 à 7 centimètres de long et 8 mm de large. C’est un ver allongé, lisse, large, avec une tête large finissant en pointe. Ses yeux ne sont pas visibles. Son dos est marron à noir, avec de petites stries longitudinales noires. Son ventre est clair, de couleur crème unie. Il est répandu en France. Ce ver plat se nourrit principalement de vers de terre et d’autres invertébrés du sol. Bien que l’on ne connaisse pas son impact exact sur les populations de lombrics, c’est une menace agronomique potentielle.
Comme on l’a vu, ces espèces invasives s’attaquent aux vers de terre ou lombrics qui sont les meilleurs ouvriers de la terre : ils aèrent et nettoient constamment le sol sans jamais nuire aux plantes, au contraire. Les lombrics ne quittent qu’exceptionnellement la terre ; ils ne vont jamais dans les fruits et personne n’a à s’en plaindre. Leur utilité et même leur indispensabilité sont unanimement reconnues. Or, on considère que la population de vers de terre a baissé de 50 % depuis quelques décennies. C’est très préoccupant. L’importation des plathelminthes prédateurs et invasifs s’est effectuée et s’effectue toujours principalement par l’intermédiaire des plantes exotiques conditionnées en pot rempli de terre.

L’espèce des Bipalium, qui comporte des prédateurs de vers de terre, est capable de tuer et manger des proies beaucoup plus grandes qu’eux. Les Bipalium une “arme chimique” incluant la tétrodotoxine, un des neurotoxiques les plus puissants au monde, mille fois plus actif que le cyanure (la tétrodotoxine est le poison des fameux poissons Fugu). Quels sont les risques induits par la présence de ces molécules dans l’environnement ?

Bipalium kewense encore appelé ver géant à tête plate est un autre envahisseur redoutable. Ce prédateur provient d’Asie du Sud. Il est facile à reconnaître avec sa tête plate en forme de marteau et surtout son corps très long (jusqu’à 20 et même 40 centimètres). Ce ver “géant” se nourrit lui aussi de vers de terre ou lombrics. Il s’agit donc d’un prédateur vorace eu égard à sa taille. Il peut envahir les serres chaudes et se retrouver dans les légumes qui sont ensuite vendus. La découverte d’un ver de 20 centimètres, mobile et gluant, dans une salade déclenche en général une réaction d’effroi. De plus, il secrète un poison redoutable capable de foudroyer ses proies. Il s’agit d’une puissante neurotoxine paralysante, la tétrodotoxine. On la trouve également chez certains poissons, comme l’excellent mais dangereux fugu japonais. La tétrodotoxine est secrétée par la tête du ver géant qui procède à la façon de certains serpents : il immobilise sa proie en s’enroulant autour d’elle, puis la tue grâce à l’action de la toxine. Des sécrétions digestives prennent ensuite le relai pour dissoudre le corps de la proie qui dès lors se liquéfie. Il ne reste plus au ver géant qu’à aspirer le liquide nécrotique pour s’en nourrir. Il faut encore ajouter que ce poison protège également le ver géant vis-à-vis de ses prédateurs potentiels qui, après une première expérience, s’abstiennent de s’attaquer à lui.
Ce ver géant à tête plate d’Asie du Sud est en fin de compte doublement redoutable. D’une part, il décime les populations de ver de terre. D’autre part, son puissant poison peut se répandre dans le sol et au contact des végétaux destinés à la consommation. Il peut entraîner la mort d’espèces animales utiles qui le mangent par accident (musaraignes, hérissons, lézards…). On peut donc imaginer bien des scénarios avec la diffusion de ce ver géant secréteur de neurotoxine mortelle. Il est probable que certaines personnes soient tentées de récupérer cette neurotoxine afin d’en préparer des poisons…

Des chercheurs se sont étonnés de n’avoir rien trouvé sur ce sujet en France, alors que l’invasion a commencé il y a plus de vingt ans. Comment se fait-il que des animaux aussi spectaculaires et potentiellement dangereux pour la biodiversité, n’aient attiré l’attention d’aucune institution ?

Quand on dit que ces animaux sont spectaculaires, on exagère beaucoup. La vérité est qu’il s’agit de vers discrets qui vivent sans bruit dans le sol ou à sa surface. Nous constatons effectivement une réduction préoccupante de la population de vers de terre, mais elle est sans nul doute multifactorielle.
Il est devenu un lieu commun de dire que notre monde est en pleine mutation. Ce qui est frappant, c’est l’accélération du temps et de l’enchaînement des phénomènes. On est facilement dépassé par cette accélération, même quand on est scientifique. Les vérités académiques ne sont pas pérennes. Tout évolue vite. Il y a tellement d’espèces qui disparaissent et tellement d’espèces qui sont importées que les zoologistes et les botanistes ne peuvent plus suivre cette évolution. De plus, de nombreuses espèces animales et végétales pourtant indigènes et anciennes ne sont pas encore répertoriées. Mais il est inexact de dire que les pouvoirs publics, les agences nationales et les sociétés d’experts dites savantes ne font rien à ce sujet. Le Muséum national d’histoire naturelle (MNHN), en collaboration avec le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et l’Agence française pour la biodiversité (AFB), met en effet à disposition des internautes un formulaire de signalement des nouvelles espèces d’importation : http://eee.mnhn.fr/signalement